Lorsque, au cours du haut Moyen Âge, les moines chrétiens convertirent les peuples germaniques de l’Europe centrale et de l’Europe du Nord, ce fut en même temps une « conversion » à l’écriture latine. En effet, les missionnaires tenaient les runes, les caractères d’écritures qu’ils trouvèrent chez les Germains, pour oeuvre de sorcellerie païenne. En fait, il se trouve qu’ils n’avaient pas tout à fait tort…

Le mot « rune » lui-même correspond à un phénomène chargé de mystère. Le verbe allemand raunen – chuchoter à l’oreille – évoque aujourd’hui encore une confidence discrète. Les linguistes le confirment en constatant que le mot gothique runa signifie « secret, mystère ».

ORIGINE DES RUNES

Mais d’où venaient-ils, ces caractères germaniques dont les plus anciens datent de la fin du IIe siècle ou du début du IIIe siècle après Jésus-Christ ? Les runes apparaissent sur des pointes de lance, sur des épées et des boucliers, mais aussi sur des peignes et des fibules. La plupart du temps, ces inscriptions très brèves sont des formules destinées à protéger du mal ou à porter chance.

Les plus anciens témoignages qui nous sont parvenus attestent que, dès cette époque, les runes étaient totalement intégrées ; leur date de naissance se situe donc beaucoup plus haut. Mais nul ne sait exactement où et quand elles sont nées. Elles ne furent certainement pas « inventées » par les Germains, contrairement aux caractères cunéiformes, inventés par les Mésopotamiens, et aux hiéroglyphes, créés par les Égyptiens. Qui plus est, on admet aujourd’hui que les runes sont issues d’un alphabet étranger.

On vit longtemps un modèle possible dans l’alphabet grec ou latin. L’hypothèse la plus vraisemblable situe leur origine dans le nord de l’Italie, en Étrurie et dans les vallées alpines, car on a pu mettre en évidence des similitudes entre les runes et les caractères qui y étaient utilisés.


On cite souvent les Marcomans comme intermédiaires possibles, mais on peut aussi penser que d’autres Germains emportèrent chez eux l’écriture de l’Italie du Nord. Toutes ces suppositions ont été étayées par la découverte d’un casque  portant une inscription germanique en caractères alpins [1].

Les runes des IIe-IIIe siècles après J.-C. sont, d’une part, une écriture phonétique et, d’autre part, une écriture conceptuelle. Chaque rune représente non seulement un son donné, mais aussi un concept dont le nom commence par ce son. Ainsi, par exemple, le caractère 24px-Runic letter othalan signifie othala – le concept germanique « propriété héréditaire » -, mais il peut aussi correspondre au son O. De cette manière, on pouvait construire à volonté des mots avec des séries de runes, donc des séries de sons, comme nous le faisons aujourd’hui avec notre alphabet.

L’alphabet runique le plus ancien qui nous soit connu comprenait 24 caractères divisés en 3 groupes de 8. On appelle aussi futhark, d’après la valeur phonétique de ses six premières lettres. Le signe th de futhark correspond au son anglais th.

Ce futhark ancien a été utilisé d’ensemble de l’aire germanique jusqu’aux environs du VIIIe siècle. L’évolution progressive et divergente des langues germaniques conduisit, à partir du VIIIe siècle, dans le nord de cet espace germanique, à un futhark plus récent réduit à 16 signes : l’écriture scandinave. On ne peut en reconstituer le développement par manque de documents. On possède en tout aujourd’hui à peu près 5 000 inscriptions runiques : 220 d’entre elles sont rédigées dans l’ancien alphabet.

L’écriture runique n’a jamais été « écrite », mais toujours gravée, sur le bois, le métal ou la pierre. Ainsi s’explique la forme anguleuse des runes, car la texture du bois ne permet de tracer aisément que les traits rectilignes et entrave le tracé des courbes ou même d’un simple trait oblique.

DISCUSSION SUR LA FINALITÉ DES RUNES

Sur l’usage antique des runes, on ne peut qu’émettre des hypothèses. À l’origine, les runes n’étaient certainement que des signes magiques, et c’est probablement aussi de cette époque primitive que proviennent leurs significations conceptuelles.

Comme nous ne disposons pour ses débuts d’aucun objet d’étude, il faut se référer à d’autres sources.

Dans sa Germanie, Tacite raconte que les Germains couvraient des baguettes de bois de divers signes et qu’ensuite, ils les jetaient au hasard sur un linge blanc. Puis un personnage important – lors d’une cérémonie publique, le prêtre du clan ; pour une affaire personnelle, le chef de famille – tirait trois baguettes et en interprétait les signes. Ce que Tacite décrit là est une forme de pratique divinatoire, un oracle. Les runes n’étaient pas d’usage commun, et seuls quelques initiés en connaissaient la signification magique. [2]


C’est seulement au IIe-IIIe siècles après J.-C. qu’une évolution semble s’être produite et que les runes devinrent une véritable écriture, désormais accessible à un public plus large. Elles étaient gravées sur des objets de métal et de corps ainsi que sur la pierre, et les sorciers s’en servaient pour provoquer l’amour, porter chance ou pour lancer des malédictions contre les criminels et les ennemis. Très vite, cependant, les runes furent utilisées à des fins profanes pour indiquer des frontières, préciser des distances, comme marques de propriété ou de fabrication – un exemple est visible sur un anneau d’or du Ve siècle trouvé à Pietroassa et portant l’inscription : »Propriété des Goths, consacrée et inviolable ».

Néanmoins, même lorsque l’usage des runes se généralisa, les Germains ne développèrent pas, comme ce fut le cas en Mésopotamie ou en Égypte, une civilisation de l’écrit. Il n’y a pas de littérature écrite en runes, pas même à une époque ultérieure ni en Scandinavie, où les Vikings utilisèrent cet alphabet jusqu’au milieu du Moyen Âge (XIIe-XIVe siècle).

Les runes scandinaves apparaissent surtout sur les pierres runiques et les tombes, qui portent souvent, à côté du nom du défunt, le récit de ses exploits et même, parfois, le nom du graveur de runes. Nombre de ces inscriptions sont des sources historiques de grande valeur.

Notes :

  • [1] Voir les articles de Carl Marstrander sur les inscriptions du casque de Negau, Revue Celtique Vol. XLII, 1925, pp.198-199 et Vol. XLIV, 1927, pp. 470-471.

  • [2] Tacite – Oeuvres complètes, trad. Burnouf, Vol. 6, Hachette, 1831. Moeurs des germains, chap. X.

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