Après la publication du célèbre récit d’Alexandre Dumas, les rumeurs au sujet d’un mystérieux prisonnier sous le règne du roi Louis XIV sont entrées dans la légende. Sa véritable identité continue toutefois de faire l’objet de nombreuses spéculations. 

Au cours des années 1680, des bruits sur l’existence d’un mystérieux prisonnier commencent à se répandre en France. Si les détails restent flous, le récit est saisissant : un homme à l’identité inconnue aurait été enfermé sur l’ordre du roi Louis XIV. Au-delà de son anonymat, il était contraint de porter un masque de fer, soustrayant ainsi son visage de tous les regards.

Selon une gazette de 1687, le prisonnier aurait été transféré dans la citadelle de Sainte-Marguerite, une minuscule île méditerranéenne au large de Cannes, sous la garde d’un ancien mousquetaire, Bénigne de Saint-Mars. Le garde et son prisonnier auraient tous deux vécu au sein des forteresses de Pignerol et d’Exilles, situées dans les Alpes.

EXTRAIT DE LA GAZETTE NOUVELLES ECCLÉSIASTIQUES PAR MGR LOUIS FOUQUET DU 4 SEPTEMBRE 1687

En 1698, le duo est de nouveau transféré lors de la nomination de Saint-Mars comme gouverneur de la Bastille à Paris. L’accoutrement du prisonnier mystérieux n’avait pas changé : dans ses mémoires, un agent de la Bastille décrit sa surprise lors de l’arrivée de son nouveau responsable en compagnie d’un homme « toujours masqué et dont le nom n’est jamais prononcé ».

En 1703, la dépouille d’un homme d’une cinquantaine d’années est enterré au cimetière Saint-Paul de Paris, tandis que ses effets personnels et ses habits sont brûlés à l’aube. Les murs de sa cellule auraient même été raclés et blanchis à la chaux.

THÉORIES DU COMPLOT

Le mystérieux prisonnier vécut sous le règne de Louis XIV. Aux yeux de ses partisans, Louis XIV était le Roi Soleil, sous le règne duquel la France a étendu et renforcé ses frontières. Pour ses détracteurs, il avait tout d’un tyran, dont l’absolutisme (l’idée selon laquelle il gouvernait en tant que représentant de Dieu sur Terre) avait transformé la France en un État policier.

Aux yeux des penseurs des Lumières, l’homme masqué incarnait les pires vices du roi Louis XIV, ci-dessus représenté sur cette médaille en bronze.

Après sa mort, l’histoire du mystérieux prisonnier s’est répandue comme une traînée de poudre, au fil de rumeurs affirmant que son châtiment était un ordre royal. Dès le début, les récits autour de « l’homme masqué » sont bien plus que de simples contes macabres : ils jouent un rôle dans la propagande contre Louis XIV. Lors de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697), les Hollandais, qui combattent afin de protéger leur République de l’expansion française, tirent profit de cette rumeur pour miner la légitimité de Louis XIV. Des agents des Pays-Bas font courir le bruit selon lequel le prisonnier masqué aurait été un ancien amant de la reine mère et le vrai père du roi, faisant ainsi de Louis XIV un roi illégitime.

Même dans les rangs français, on a soupçonné plusieurs membres de la famille royale de se cacher derrière l’identité du prisonnier masqué. Selon certaines spéculations, il aurait pu s’agir de Louis de Bourbon, comte de Vermandois et fils du Roi Soleil et de sa maîtresse Louise de La Vallière. Louis de Bourbon avait été banni de la cour après que son homosexualité a été dévoilée. Ce dernier tente ensuite de regagner l’estime de son père lors de campagnes militaires menées dans les Flandres, où il tombe malade et péri très probablement. Selon des conspirationnistes, il aurait en réalité survécu et aurait été secrètement emprisonné par son père.

DES HISTOIRES À DORMIR DEBOUT

Autre candidat pour le rôle du prisonnier masqué : François de Bourbon, duc de Beaufort. Cousin du roi, François avait été l’un des chefs de file de la Fronde. Alors que François meurt plus tard au cours d’une bataille, des colporteurs font courir la rumeur (peu probable) de son enlèvement et de son emprisonnement par le roi.

Au 18e siècle, le nombre d’identités présumées ne cesse d’augmenter. Selon certains, l’homme au masque de fer serait le fils illégitime d’Anne d’Autriche, la mère de Louis, et donc le demi-frère du roi. Pour certains pamphlétaires, le masque aurait été le châtiment infligé par Louis XIV aux amants de sa femme, Marie-Thérèse d’Autriche. D’après une hypothèse pour le moins originale, l’homme au masque aurait été Nabo, un page pygmée qui aurait fécondé la reine et épouse de Louis.

L’homme au masque incarnait le symbole de l’oppression et de la tyrannie aux yeux des penseurs des Lumières, l’incarnation même des pires vices du Roi Soleil. Voltaire, l’un des plus influents de ces penseurs, émet l’idée selon laquelle le prisonnier serait un frère de Louis XIV. Alors que des sources antérieures décrivaient un masque de tissu ou de velours, Voltaire précise que celui-ci est en fer et donne des détails précis sur l’objet cruel : « Le menton du masque était constitué de ressorts en acier, permettant au prisonnier de manger sans le retirer ».

Écroué dans la prison de la Bastille en 1717, Voltaire affirme avoir entendu l’histoire du prisonnier masqué de la bouche des prisonniers les plus âgés. Il le décrit comme « un prisonnier inconnu, jeune, à la taille majestueuse et à la silhouette élégante et noble ». Il s’agissait sans aucun doute d’une personnalité importante ; il était raffiné et jouait de la guitare. On lui servait des aliments de choix, aucun contact ne lui était permis avec d’autres prisonniers et seul le gouverneur lui rendait visite.

DU ROMANESQUE AUX FAITS

Alexandre Dumas s’empare de la description faite par Voltaire et s’en inspire pour un personnage secondaire dans son livre Le Vicomte de Bragelonne (publié en plusieurs épisodes de 1847 à 1850). Cet ouvrage constitue le dernier volet de la série de romans Les Trois Mousquetaires. La fin du livre se concentre sur l’homme mystérieux au masque de fer.

Alexandre Dumas, auteur des Trois Mousquetaires, écrit la suite des exploits de d’Artagnan dans Le Vicomte de Bragelonne (1847-1850), dans lequel figure le mystérieux prisonnier au masque de fer.

La version d’Alexandre Dumas présente la théorie sur l’identité du prisonnier qui deviendra la plus populaire : il s’agirait de Philippe, frère jumeau de Louis XIV. Né avant lui, il compromettrait la légitimité du Roi Soleil. Cette hypothèse gagne du terrain au cours du 20e siècle, lorsque plusieurs célèbres films hollywoodiens présentent l’histoire d’un frère jumeau mis sous les barreaux de façon injuste.

Ces dernières années, des candidats plus plausibles ont été énoncés par les historiens, dont Nicolas Fouquet, puissant surintendant des finances. Après avoir été reconnu coupable de trahison et de corruption, il est emprisonné dans la forteresse de Pignerol, lieu où Saint-Mars gardait l’énigmatique prisonnier masqué. Fouquet y est mort en 1680 et rien n’indique qu’il aurait été transféré à la Bastille.

De nombreux autres historiens lui préfèrent un personnage beaucoup plus modeste : Eustache Dauger, arrêté pour un crime inconnu en 1669 et détenu également dans la forteresse de Pignerol. Il aurait été valet auprès de Nicolas Fouquet et aurait eu connaissance d’informations sensibles. Lors de son emprisonnement, Eustache Dauger est transféré dans plusieurs lieux, toujours en compagnie de Saint-Mars.

D’après certains historiens, le masque de fer lui-même serait une exagération : il n’était pas en fer mais en velours noir et était très probablement porté à des moments précis, comme lors de transferts d’une prison à une autre. Peut-être l’aperçu d’un tel homme associé à l’atmosphère tendue en France à l’époque ont causé cet effet boule de neige jusqu’à devenir la légende intrigante que l’on connaît aujourd’hui.

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