L’historien grec Xénophon raconte dans son Symposium qu’un jour Socrate était sorti avec quelques amis quand ils ont été approchés par Callias, un riche Athénien. « Je vais tenir un dîner et je pense qu’il ne serait que plus brillant si ma salle à manger était honorée par la présence d’hommes comme vous, dont les âmes sont si pures. »

Au début, Socrate pensait que Callias moquait son apparence échevelée, mais celui-ci a insisté. Ils l’ont remercié pour l’invitation, sans lui promettre qu’ils iraient. Mais face à sa sincère déception, ils ont accepté d’y assister. Ils passèrent la soirée chez lui – mangeant, buvant et discutant – s’adonnant à l’un des événements sociaux les plus caractéristiques du monde classique : le symposium.

Comme le révèle l’anecdote de Xénophon, un colloque pouvait être une affaire informelle, dans laquelle un hôte invitait des amis ou de vagues connaissances croisées dans les ruelles ou à l’agora, lieu de rencontre par excellence des villes grecques classiques. Un invité pouvait venir accompagné ses propres amis, sans invitation formelle : tout était fait pour se sentir le bienvenu, pourvu que ces hommes (les dîner étaient alors toujours réservés aux hommes, presque exclusivement tirés de l’aristocratie) animassent la soirée avec esprit et conversation.

Un hôte pouvait inviter des hommes à un festin après les avoir rencontrés dans le lieu de rencontre public incontournable d’Athènes, l’agora.

L’une des œuvres majeures de Platon, Le Banquet, aussi appelé le Symposium, examine la nature de l’amour. Écrit vers 375 av. J.-C., il révèle l’importance centrale de la fête dans la culture grecque classique. Comme chez Xénophon, Platon est également invité au dîner d’un célèbre poète athénien auquel assiste également Aristodème.

En dépit de la nature informelle des invitations, cependant, il y avait certains rituels que tous les aristocrates athéniens observeraient systématiquement. L’étiquette exigeait que les invités se baignent et se toilettent avant d’assister à un banquet. Aristote a même écrit qu’il était « incorrect de venir au colloque couvert de sueur et de poussière. » Même Socrate, célèbre pour ses tenues simples et sa préférence pour les marches nu-pieds, se forçait en ces occasions à porter des sandales.

Un auletris (flûtiste) se produit lors d’un symposium, selon cette représentation conservée au musée du Louvre à Paris. Lors de certains banquets informels, les flûtistes pouvaient aussi offrir aux convives des faveurs sexuelles.

Que le festin commence

Le terme symposium, dérivé des mots grecs signifiant « boire ensemble », était utilisé pour désigner de nombreuses occasions festives : le triomphe d’un athlète, la première représentation réussie d’une nouvelle tragédie, une fête de famille, le retour ou le départ d’un ami.

À la demeure de l’hôte, un esclave accueillait les invités dans l’andron, ou « salle des hommes » conçu pour de telles rencontres. Un esclave était présent pour laver les mains des convives, ôter leurs sandales et leur offrir une assise sur laquelle s’incliner. La politesse dictait qu’une fois les invités installés, ils prenaient quelques instants pour regarder autour d’eux et louer les riches détails du plafond, les décorations et les tapisseries qui ornaient la pièce. 

Puis le dîner lui-même, le deipnon, était servi. Dans la Grèce antique, c’était un repas simple, voire frugal : fromage, oignons, olives, figues et ail étaient les plats principaux, souvent accompagnés de purée d’haricots et de lentilles. La viande était servie en bouchées, que les invités mangeaient avec leurs doigts. Il n’y avait là ni couverts ni serviettes ; les convives s’essuyaient les doigts sur des tranches de pain qui étaient ensuite jetées aux chiens de l’hôte. Le dessert consistait généralement en fruits tels que des raisins, des figues, ou peut-être des bonbons au miel. Toute la nourriture servie était préalablement trempée dans du vin grec.

Le festin n’était que le prélude de la véritable visée de la soirée. Une fois les appétits rassasiés, les esclaves emportaient les tables, rangeaient la pièce, et remplissaient les cruches de vin, pour que le colloque lui-même puisse commencer. Une certaine quantité de réjouissances était attendue, même exigée, mais le débat était maître et les discussions entre hauts esprits des plus appréciées. Un poète du 4e siècle, Eubule, a observé que le comportement des convives pouvait demeurer mesuré s’ils se limitaient à trois verres de vin.

Mise au jour à Olynthus dans le nord de la Grèce, cette mosaïque ornait le sol au 5e siècle av. J.-C., de l’andron – la partie d’une demeure où se tenaient des symposiums. Sa conception centrale dépeint Pégase monté par le héros grec Bellérophon, massacrant la chimère monstrueuse.

Rites et Gages

Le symposium était plus qu’un simple dîner. Les coutumes grecques observées en de telles occasions sont autant d’éléments ritualistes qui le distinguent d’un simple rassemblement social ou d’un dîner. Après le repas, par exemple, les invités se parfumaient, portaient des  guirlandes de myrte ou de fleurs. Ceux-ci n’avaient pas un but unique d’ornements, ils étaient censés soulager les maux de tête causés par le vin.

Alors que la nuit avançait, une libation de vin non dilué était versée. Les convives buvaient quelques gorgées, puis dispersaient des gouttes de vin en l’honneur de Zeus ou du dieu olympien que l’hôte avait choisi d’honorer. Au cours de ce rituel, un chant païen ou un hymne pourrait aussi être chanté en l’honneur d’Apollon, rappelant ainsi aux invités les origines religieuses du symposium. Le dîner lui-même était d’ailleurs précédé d’un sacrifice solennel dans lequel des animaux étaient tués avant d’être mangés.

Le maître du symposium, appelé le simposiarca, était habituellement choisi au hasard parmi les invités. Son rôle était de décider de la concentration du vin ou du nombre de tasses que chaque invité devrait (ou ne devrait pas) boire. Des gages étaient parfois imposés pour désobéissance au simposiarca : danser complètement nu, par exemple, ou courir dans la pièce en portant un musicien sur son dos.

Les Grecs ne buvaient pas de vin pur. Il était d’abord mélangé avec de l’eau avant d’être servi dans une coupe communale. D’une manière générale, le mélange consistait en deux septièmes de vin pour cinq septièmes d’eau, ou un quart de vin pour trois quarts d’eau. La dilution était un appel à la modération : elle prolongeait le plaisir de la soirée en veillant à ce que les convives ne soient vraiment ivres qu’à la fin de la nuit. Le vin était parfois mélangé dans un récipient spécial, un psykter, rempli d’eau froide ou même de neige, pour refroidir la boisson. Habituellement, une seule tasse était passée entre les invités de gauche à droite, et un jeune esclave remplissait la coupe à chaque fois. Pendant le symposium, les invités se délectaient de collations appelées « tragemata » (fruits secs, haricots grillés ou pois chiches) qui absorbaient l’alcool.

Deux jeunes hommes nus, représentés sur une coupe du 6e siècle avant J.-C., servent du vin mélangé à de l’eau. Musée Ashmolean, Oxford

Vin, Femmes et Chants

Le récit du Banquet de Platon est probablement la somme de nombreuses soirées passées en compagnie des hommes les plus brillants et les plus érudits du monde classique, à boire et à parler jusqu’à tard dans la nuit. Mais la plupart des colloques étaient vraisemblablement d’une portée moins philosophique. Les invités bavardaient, posaient des énigmes ou réalisaient des caricatures.

Une fois que les rituels de politesse sur les tenues vestimentaires et les premières bribes de conversation étaient passés, la bonne conduite se détériorait souvent avant le petit jour. La règle de la limitation du vin durant les symposium semble avoir été ignorée régulièrement.

Le dîner terminé les chants (skolia) s’élevaient, accompagnés d’une lyre. Ces courtes chansons célébraient généralement l’amitié ou les plaisirs du vin, racontaient des événements historiques ou exaltaient les valeurs sociales de l’aristocratie. Le mot skolion signifie « latéral » en grec ancien, une référence à la façon dont les invités se relayaient pour chanter, en passant une branche de myrte à l’homme allongé à côté d’eux, qui devait chanter à son tour.

Les femmes flûtistes, appelées auletrides, arrivaient un peu plus tard. Des reproductions de symposiums sur des vases antiques montrent ces femmes à demi-nues entre les invités allongés qui, les mains derrière la tête, semblent hypnotisés par la sensualité du moment. Compte tenu du statut subalterne des musiciennes, il est fort probable que des actes sexuels aient eu lieu durant ces festins.

La vision d’Anselm Feuerbach du Banquet de Platon, en 1873, montre Alcibiade (à gauche), légèrement vêtu, faisant son entrée en état d’ébriété, tandis que son hôte couronné de lauriers, Agathon, lui fait signe de se joindre à la discussion du soir. Alte Nationalgalerie, Berlin

De vilaines manières

Dans le Symposium de Xénophon, le riche hôte Callias engage un impresario pour convoquer une troupe d’artistes : un flûtiste, un danseur acrobate, et un beau garçon qui joue de la lyre et danse aussi. À la fin de la soirée, les danseurs se lancent dans une sorte de danse érotique, pantomime du mariage d’Ariane et de Dionysos, le dieu de la vigne, de la folie et la démesure. 

Les autres femmes qui participaient aux symposiums étaient des hetaera, des courtisanes qui devenaient les compagnes des hommes qui pouvaient payer leurs services. Elles éblouissaient les hommes par leur beauté et les divertissaient par leur esprit et leur conversation raffinée. Le symposium leur donnait l’occasion de faire montre de leurs charmes et de rencontrer des protecteurs généreux. Athénée raconte que lorsque des jeunes gens se battaient pour obtenir les faveurs d’une hétaïre appelée Gnatena, elle consolait le perdant en lui disant : « Bravo mon garçon, ce n’est pas comme si tu te battais pour une couronne, juste pour l’obligation de payer. »

À la fin des symposiums, les invités sortaient dans la rue, portant de flamboyantes guirlandes et formant un cortège titubant appelé komos. Parfois, ils devenaient incontrôlables. Malgré les tentatives des autorités athéniennes pour réduire ces excès, les symposiums continuèrent à jouer un rôle central dans les relations sociales aristocratiques jusqu’à l’époque romaine. 

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