Ultime représentant de sa petite tribu, il survit sans contact avec la civilisation, qui est pour lui une menace.

Il vit en solitaire depuis 23 ans dans la jungle amazonienne, en seule compagnie des oiseaux, des singes et des animaux sauvages, loin des hommes qui ont décimé sa petite tribu. Il est le dernier homme sur la terre indigène de Tanaru, un territoire de 80 km2 convoité et aujourd’hui encerclé par de grandes propriétés agricoles et des pâturages qui, comme ailleurs au Brésil, grignotent à grande vitesse la forêt tropicale.

On ne sait pratiquement rien de celui qui est surnommé «o Indio do buraco» («l’Indien du trou») parce qu’il a l’habitude inexpliquée de creuser de profondes fosses à l’intérieur de chacune de ses huttes. Mais il symbolise la difficile survie des tribus isolées d’Amazonie qui refusent tout contact avec le monde moderne et dont l’existence est menacée par la déforestation, la percée des routes, les projets miniers et les grands barrages hydroélectriques.

Il a échappé à plusieurs tentatives d’assassinats

Dans une courte vidéo un peu tremblante, on aperçoit entre les feuillages denses de la forêt un homme de dos, à demi nu, les cheveux tombant sous la taille. De forte stature, il aurait une cinquantaine d’années et semble en bonne santé. On le devine abattant un arbre à la hache dont les coups vigoureux couvrent les bruits de la forêt. Cette scène, bien que filmée en 2011, a été divulguée il y a quelques jours seulement par la Fondation nationale de l’Indien (Funai), l’organisme gouvernemental chargé de protéger les 900.000 Indiens du Brésil.

En publiant ces images, l’objectif était «de réveiller l’intérêt politique en faveur des peuples isolés en même temps que nous les protégeons de l’agrobusiness», explique Altair Algayer, coordinateur des équipes de la Funai dans cette région reculée de l’ouest du Brésil. Car, selon la loi brésilienne, la terre appartient aux Indiens isolés là où leur présence est avérée. Mais s’ils disparaissent, la terre devient libre d’accès pour les «grileiros», ceux qui veulent s’approprier la terre.

La tête de «l’Indien du trou», qui a échappé dans le passé à plusieurs tentatives d’assassinats, vaut cher…

«Il n’est pas facile de s’approcher de lui. S’il note notre présence, il s’éloigne calmement et rejoint sa hutte où il garde son arc et ses flèches pour se défendre»

Altair Algayer, coordinateur des équipes de la Funai sur la terre de Tanaru

La Funai l’a aperçu pour la première fois en 1996. Un an auparavant, sa petite tribu, déjà réduite à six personnes et qui se déplaçait constamment pour éviter les incursions des «grileiros», a été attaquée. Lui seul a survécu. Par la suite, cette minuscule parcelle de l’immense État amazonien de Rondônia, dans l’ouest du Brésil, a été érigée en zone protégée. «La dévastation de la forêt est totale autour du territoire où vit “l’Indien du trou”.

Le contraste est saisissant, on traverse des étendues sans fin, sans un arbre, de pâturages et de cultures de soja, jusqu’à ce qu’on arrive au petit carré de forêt tropicale de l’homme solitaire. Une oasis verte. Il y faisait plus frais et on entendait les oiseaux chanter. C’était vivant», se souvient Fiona Watson, directrice à Survival International, une ONG de défense des peuples autochtones dans le monde. Elle avait été invitée il y a quelques années par la Funai à participer à une mission visant à s’assurer que l’Indien était toujours en vie et que la forêt n’avait pas été envahie par les éleveurs et les bûcherons.

Tous les deux mois, la Funai effectue des missions semblables, de 4 à 5 jours, sans jamais chercher à entrer en contact avec l’homme solitaire qui change régulièrement d’habitation. «Il n’est pas facile de s’approcher de lui. S’il note notre présence, il s’éloigne calmement et rejoint sa hutte où il garde son arc et ses flèches pour se défendre», raconte Altair Algayer, joint en Amazonie. La dernière tentative de rapprochement, en 2005, a failli mal tourner: se sentant menacé, il a tiré une flèche qui a gravement blessé un membre de la mission. Il a été vu pour la dernière fois en 2016. «Depuis, nous avons relevé des traces récentes prouvant qu’il allait bien», dit Altair Algayer.

«Il chasse le porc sauvage, le paca, le tatou, des singes, des tortues géantes et des oiseaux. Il se nourrit aussi de fruits, de noix de coco, de noix de cajou et ramasse du miel»

Pour tout autre, la forêt serait un milieu hostile. Lui en est le «maître». «Il se nourrit sainement. Il chasse le porc sauvage, le paca (un gros rongeur, NDLR), le tatou, des singes, des tortues géantes et des oiseaux comme le mutum et le jacu (sortes de gallinacés). Il se nourrit aussi de fruits, de noix de coco, de noix de cajou et ramasse du miel», énumère le spécialiste de la Funai. Il cultive en outre un peu de maïs, de pommes de terre et de papayes.

«Nous lui avons laissé des semences ainsi qu’une machette et une hache qu’il a acceptées».

«Toutefois, on ne connaît pas son état psychologique après avoir été témoin de la mort de sa famille et de sa communauté et n’avoir personne avec qui partager sa vie et ses pensées», souligne Fiona Watson. Un isolement aggravé par la perte de son univers spirituel. «Nous ne connaissons ni son ethnie ni sa langue. Nous n’avons pas trouvé de traces de rituels comme des fêtes, danses, peintures ou ornements corporels», constate Altair Algayer.

Le Brésil est le pays qui compte le plus grand nombre de peuples indigènes isolés. La Funai en a recensé 114, dont 28 ont été confirmés, allant de plusieurs centaines de membres à deux seulement comme sur le territoire de Piripkura, dans le Mato Grosso.

«Mon expérience m’a montré qu’ils ont énormément à nous apprendre: ils sont les meilleurs écologistes, avec une connaissance incomparable de leur environnement et ils prospèrent quand leur droit de mener une vie en paix sur leur terre est respecté», dit Fiona Watson. Mais ces tribus isolées sont aujourd’hui en péril, dit l’activiste qui cite les tentatives du puissant lobby de l’agrobusiness pour restreindre les droits des Indiens, les coupes dans le budget de la Funai, les invasions croissantes des terres indiennes ou l’augmentation des violences impunies. Avec 57 meurtres en 2017, le Brésil détient par ailleurs le triste record mondial des assassinats de militants écologistes, selon l’ONG Global Witness. Le dernier Indien de Tanaru est sans doute en sursis, craint Altair Algayer. «Même si les grands propriétaires terriens acceptent sa présence, ce sont eux qui ont décimé son peuple pour occuper son territoire. Sa “tranquillité” actuelle et son avenir sont très incertains.»

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