Le feu grégeois, une arme incendiaire ancêtre du lance-flammes utilisée par la marine byzantine, est souvent évoqué comme une arme terrible sans que l’on expose son efficacité réelle. Par exemple, en 941, une flotte d’invasion russe de plus d’un millier d’embarcations eut la mauvaise idée d’encercler une flotte de 15 navires grecs équipés de feu grégeois. Ils furent anéantis.

Cette arme consistait en un système de pompe (héritière des pompes à eau de l’antiquité romaine), projetant le liquide qui s’enflammait au contact d’une flamme placée à l’extrémité du tube, avec une portée de plusieurs mètres. On ignore ses composantes exactes, mais le liquide brûlait même sur l’eau et collait sur les cibles. Le feu grec pouvait également être lancé par le biais de grenades incendiaires et de siphons portatifs, notamment lors de sièges.

Dans la série « Game of throne », nous voyons au travers des yeux de Tyrion Lanister se dérouler la bataille de la Néra, tel un tableau fourmillant de couleurs, alors que le feu grégeois est entré en action contre la flotte de Stannis qui remontait l’embouchure du fleuve. Les quelques mots qui suivent décrivent plusieurs des caractéristiques du feu grégeois de la saga : une arme incendiaire à la couleur singulière, terrifiante, ravageuse, mais aussi hypnotique et fascinante. Un démon vert.

il s’agit en fait d’une erreur de traduction : en anglais il ne s’agit absolument pas de feu grégeois mais de « wild fire », feu sauvage, ce qui explique les nombreuses différences avec le véritable feu byzantin : couleur verte, mise à feu lointaine, utilisation totalement différente, gigantesque explosion.

Fabrication & Caractéristiques générales

Comme le montre l’avertissement de Constantin Porphyrogénète, les ingrédients et le processus de fabrication et de déploiement du feu grégeois sont précieusement gardés secrets. Celui-ci est si bien conservé que la composition exacte du feu grégeois a été perdue. De ce fait, le mystère de la formule a longtemps été l’élément clé des recherches autour du feu grégeois. Toutefois, malgré cette forte préoccupation, le feu grégeois est mieux connu comme un système d’arme complet comprenant plusieurs éléments.

Tous devaient fonctionner ensemble pour que le feu grégeois soit efficace. Ces éléments divers comprennent d’autres éléments que la formule exacte de la composition comme des dromons spécialisés permettant de le transporter pour la bataille, le mécanisme permettant de préparer la substance en la chauffant et en la pressurisant, le siphon pour la projeter et l’entraînement spécial des siphōnarioi qui manient ces siphons. La connaissance du fonctionnement de l’ensemble du système est très compartimentée.

Ainsi, les personnes affectées à une tâche en particulier n’ont connaissance que des secrets propres à cette mission pour éviter que l’adversaire ne puisse acquérir une parfaite connaissance du feu grégeois et de son maniement. Ainsi, lorsque les Bulgares s’emparent de Mesembria et de Debeltos en 814, ils prennent possession de 36 siphons et de feu grégeois mais sont incapables d’en faire un quelconque usage.

Utilisation d’un siphon manuel, un lance-flammes portatif, à partir d’une tour de siège. Détail du manuscrit médiéval Codex Vaticanus Graecus 1605. 9e ou 11e siècle AD Codex Vaticanus Graecus 1605 (extrait de Pászthory, p. 31)

Les informations disponibles sur le feu grégeois sont exclusivement indirectes et basées sur des références dans les manuels militaires byzantins ainsi que sur des sources historiques secondaires comme le texte d’Anne Comnène ou les chroniqueurs occidentaux. Cependant, ces textes manquent souvent de précision. Dans son Alexiade, Anne Comnène fournit une description d’une arme incendiaire qui a été utilisée par la garnison byzantine de Dyrrachium en 1108 contre les Normands. Ce texte a souvent été perçu comme la formule au moins partielle du feu grégeois:

Les écrits des chroniqueurs occidentaux de la même époque ne sont guère fiables car l’ignis graecus est le nom donné à toutes les formes de substances incendiaires.

Dans le but de reconstruire le système du feu grégeois, les preuves concrètes qui apparaissent dans les références littéraires contemporaines fournissent les éléments suivants :

  • Le feu grégeois brûle sur l’eau et selon certaines interprétations, c’est l’eau qui déclenche la combustion. En outre, de nombreux textes témoignent du fait que le feu ne pouvait être éteint que par certaines substances comme le sable (qui prive le feu d’oxygène), du vinaigre fort ou de la vieille urine, probablement par le biais d’une réaction chimique particulière. Cette caractéristique amène à penser qu’il s’agit de magnésium.

  • C’est une substance liquide et non une forme de projectile comme le prouvent les descriptions et le nom parfois donné au feu grégeois de « feu liquide ».

  • En mer, il était généralement projeté par des siphons bien que les pots en terre ou des grenades remplis de feu grégeois ou d’une substance similaire aient aussi été utilisés.

  • La projection de feu grégeois est accompagnée d’un « fracas » et de beaucoup de fumée.

  • Il est possible que le feu grégeois fut constitué en partie par de la sciure de bois, imbibée de pétrole, et qui de ce fait, pouvait flotter sur l’eau, et projetée en grande quantité, pouvait constituer un brasier, pouvant détruire des navires, le feu partant du niveau de la mer touchant rapidement le bois des coques des navires.

Théories sur la composition

La première théorie qui fut aussi durant de nombreuses années la plus populaire sur la composition du feu grégeois établissait que son principal ingrédient était le salpêtre, ce qui en ferait un ancêtre de la poudre à canon. Cette théorie s’appuie sur le fait qu’une décharge de feu grégeois est accompagnée d’un fracas et de fumée ainsi que sur le fait que la distance à laquelle il pouvait être projeté à l’aide d’un siphon suggère une décharge explosive.

À l’époque d’Isaac Vossius, plusieurs érudits adhèrent à cette théorie et notamment ceux de l’école française du xixe siècle incluant le célèbre chimiste Marcellin Berthelot. Cependant, cette vision a depuis été rejetée car le salpêtre n’apparaît pas avoir été utilisé dans le domaine militaire en Europe ou au Moyen-Orient avant le xiiie siècle et est complètement absent des sources arabes qui sont les chimistes les plus réputés du monde méditerranéen avant le xiiie siècle. De surcroît, le résultat d’un tel mélange aurait été radicalement différent de la substance décrite par les sources byzantines.

Une autre théorie, basée sur le fait que le feu grégeois ne peut être éteint par de l’eau (d’autres sources suggérant même que l’eau intensifierait les flammes), suggère que son pouvoir destructeur est le résultat d’une réaction explosive entre l’eau et l’oxyde de calcium. Cependant, si l’oxyde de calcium est bien connu et utilisé par les Byzantins et les Arabes dans le domaine militaire, la théorie est réfutée par les preuves empiriques et littéraires. Une substance basée sur l’oxyde de calcium devrait entrer en contact avec l’eau pour se mettre à brûler, or, les Tactica de l’empereur Léon VI le Sage indiquent que le feu grégeois est versé directement sur le pont des navires ennemis.

Cependant, les ponts sont laissés humides du fait du manque d’étanchéité. De même, Léon décrit l’usage de grenades ce qui renforce l’idée que le contact avec l’eau n’est pas nécessaire pour que la substance s’enflamme. De plus, C. Zenghelis montre que les résultats basés sur l’expérimentation indiquent que le résultat d’une réaction entre l’eau et l’oxyde de calcium serait négligeable en pleine mer. Une proposition similaire suggère que Kallinikos aurait découvert le phosphure de calcium. Au contact avec de l’eau, le phosphure de calcium relâche de la phosphine qui s’enflamme spontanément. Toutefois, des expériences plus poussées n’ont pas réussi à reproduire l’intensité décrite du feu grégeois.

En définitive, si la présence d’oxyde de calcium ou de salpêtre dans la substance ne peut être entièrement exclue, ce n’en sont pas les principaux ingrédients. La plupart des historiens modernes s’accordent pour dire que le feu grégeois est constitué principalement de pétrole qu’il soit brut ou raffiné, ce qui le rapproche du napalm moderne. Les Byzantins ont un accès facile au pétrole brut grâce aux champs naturels de pétrole présents autour de la mer Noire (celui de Tmoutarakan est mentionné par Constantin Porphyrogénète) ou à divers endroits dans le Moyen-Orient.

Un des noms du feu grégeois est le « feu mède » (μηδικὸν πῦρ) et l’historien du vie siècle Procope de Césarée rapporte que du pétrole brut appelé naphte (en grec, νάφθα (naphta), du moyen-perse نفت (naft)) par les Perses est connu sous la dénomination d’« huile mède » (μηδικὸν ἔλαιον) par les Grecs. Cela semble corroborer l’usage du naphte comme ingrédient basique du feu grégeois. En outre, il existe un texte en latin du ixe siècle gardé à Wolfenbüttel en Allemagne qui mentionne les ingrédients de ce qui semble être le feu grégeois ainsi que le fonctionnement des siphons servant à le projeter. Bien que ce texte contienne quelques imprécisions, il identifie clairement le naphte comme le principal composant37. Des résines sont probablement ajoutées comme épaississant (le Praecepta Militaria y fait référence en parlant de πῦρ κολλητικόν, « feu collant ») ainsi que pour accroître la durée et l’intensité des flammes.

Une petite anecdote sympa : Les français auraient pu obtenir cette arme également, et pas sous n’importe qui (Louis XIV en l’occurrence).

C’est un parfumeur qui retrouva par hasard la formule du feu grégeois. Ce dernier en informa le roi, qui le reçut dans son cabinet, prit les papiers et les jeta dans le feu sans même les regarder. La guerre était « un art » à cette époque, et Louis XIV considérait ceci comme une infamie.

Le parfumeur en question reçut une rente régulière contre son silence, et il fut surveillé jusqu’à la fin de ses jours quelques années plus tard.

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